Arc-en-Ciel Théâtre Ile de France > Imaginer un autre monde possible

Imaginer un autre monde possible

Formation professionnelle au CNFPT de Haute Normandie

Yves Guerre raconte cette histoire :

« Le môme leva le bras, comme pour se protéger de la gifle qui ne devait pas manquer de lui être donnée.

— Frappe, dit-il. Je suis habitué. Cela ne sera qu’une fois de plus.

Quand il constata que la gifle ne venait pas, il fût tout interdit.

— J’ai fait une connerie, dit-il. Pourquoi tu ne me frappes pas ?

— Parce que cela ne te servirai à rien. Cela me calmerait peut-être. Mais je ne suis pas là pour me calmer, répond l’adulte éducateur. »

Et il ajoute :

« Ce n’est pas parce que le môme réclame une gifle qu’il faut la lui donner. Pas parce que le « formé » attend une « formation », des contenus bien épais, qu’il pourra utiliser pour se couvrir, qu’il faut les lui fournir. Il n’imagine pas un autre monde possible ! »

Cette histoire et cette remarque me renvoient à la formation du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) de Haute Normandie dans le cadre de laquelle notre compagnie est intervenue. Intitulé Pratiques nouvelles et/ou déviantes des adolescents, ce stage de trois jours rassemblait des animateurs, des éducateurs et des assistants sociaux.

Leur attente était de cerner les caractéristiques de la jeunesse d’aujourd’hui, évoquer les problématiques diverses autour des addictions et des comportements inquiétants, comprendre les codes, identifier les nouveaux usages pour savoir se positionner face à des adolescents souvent réticents aux interventions d’adultes.

Nous avons demandé aux stagiaires de s’appuyer sur leur expérience du terrain et de témoigner des cas précis de « pratiques nouvelles et/ou déviantes des adolescents » telles qu’ils les vivent au quotidien dans leur pratique professionnelle. L’idée étant de co-construire de la connaissance en utilisant le Théâtre Institutionnel, méthode d’Education populaire.

Mais, ayant intériorisé des pratiques plus « conventionnelles », les participants ont été, dès la première heure, puis de façon presque violente et revendicative à la fin du premier jour, étonnés, déstabilisés par la forme de la formation que nous leur proposions.

Pourtant lors du bilan, en fin de formation, la plupart des stagiaires ont avoué qu’ils étaient très heureux d’avoir été « contraints » à suivre ce stage : si on leur avait décrit en amont la forme, ils ne se seraient pas inscrits. Si on leur avait indiqué que le formateur ne tenterait pas de leur inculquer des connaissances en surplomb mais se contenterait, dans un souci d’Education populaire, de mettre en place les conditions pour qu’ils s’obligent à le faire, et en plus en utilisant le théâtre, ils n’auraient pas choisi ce stage.

Du coup, voici le conseil étrange que les stagiaires ont prodigué aux responsables : « Oubliez ce qu’on a pu revendiquer et, pour les prochains stages, surtout, continuez ainsi. Ne décrivez pas la forme, car sinon les stagiaires potentiels ne s’inscriraient pas, et ils rateraient quelque chose d’exceptionnel et de positivement déstabilisant ».

Alors, qu’en déduire ?

  •  Que les stagiaires ont appris pendant ces trois jours à « apprendre sans maître » (« Le maître doit apprendre à l’élève à apprendre sans maître » (Jackie Beillerot).
  • Que certains d’entre eux, satisfaits à la fin, n’étaient pas prêts a priori à se passer des formes scolaires désirant être instruits des connaissances du maître : « Ils n’imaginaient pas un autre monde possible ! ».
  • Que pourtant, si le maître refuse de revenir à une position de surplomb, s’il résiste à la pression, le stagiaires se rendent compte qu’ils sont contraints à utiliser leur intelligence sans attendre qu’on les nourrisse du savoir de l’expert formateur.
  • Qu’il faut peut-être alors, quand on propose des formations dont la démarche est inscrite dans un souci d’Éducation populaire, en dire en amont le moins possible aux stagiaires sur la forme (lorsqu’ils s’inscrivent de façon volontaire), pour qu’ils découvrent par eux-mêmes leurs capacité à utiliser leur intelligence pour la co-construction de leurs connaissances.

Reste pourtant une question morale :

Le maître doit-il « tromper », même par omission, les élèves pour qu’ils soient contraints à apprendre sans maître ?

Peut-être n’y a-t-il rien à cacher, et que pour créer les conditions de l’émancipation, il suffit simplement d’être ce que l’on est. Mais peut-être aussi ne faut-il pas tout dire et laisser les élèves remettre en question leurs croyances intériorisées et découvrir par eux-mêmes, sans a priori, leur capacité.

Car, comme dit Jacques Rancière, « ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence ».

 

René Badache

 

toto

Logo Arc en Ciel Théâtre Ile de France