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De l’improvisation à l’écriture (Utilisation de l’écriture dans la méthode du théâtre institutionnel)

Par René Badache

Publié dans la revue Vie Sociale

René Badache est sociologue, enseignant en sciences économiques et sociales, et mène en parallèle une carrière d’auteur compositeur interprète. Il est cofondateur d’une compagnie d’intervention sociale et culturelle, « Arc-enciel théâtre ».

« Tout problème a une solution, mais dans la plupart des

cas, la solution peut soulever d’autres problèmes, le plus

difficile ensuite est de résoudre la solution. »

« L’enfant ne gagne pas toujours à gagner. »

Voilà deux exemples d’aphorismes tirés de textes écrits par des participants à des groupes, lors de relevés de conclusion faisant suite à des séances de théâtre forum institutionnel. Je pense que l’on m’aurait cru si j’avais mis comme signature du premier « Woody Allen » et sous le second « Françoise Dolto ». On pourrait penser possible cette paternité de citations.

Je ne peux pas m’empêcher de souligner parfois des pépites de ce type provenant des centaines de diagnostics partagés qu’on a pu organiser à l’issue de séances de théâtre forum. Toutes n’ont pas cette force, mais qu’importe ! Car ce qui est priorisé dans ce type d’exercice collectif démocratique n’est pas le style, l’humour, la profondeur ou la qualité des phrases proposées, mais le niveau d’incorporation par les individus de ce qui s’est passé lors du forum, puis leurs résonances pour eux mêmes dans le groupe. Ce qu’ils peuvent en tirer en interaction avec les autres. Et s’il s’agit de réflexions comme celles que j’ai mises en exergue, qui peuvent amener des lecteurs potentiels d’un article comme celui-ci à aider à penser la société, l’objectif de ces écrits est avant tout d’amener les participants de la séance à capitaliser l’événement et à en tirer les moyens d’action vers le changement.

La première phrase a été proposée par une ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) normande lors d’une formation CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale) sur le thème de la responsabilité éducative 1 1 Cf. René Badache, « Le rosier arrosé », site du CIRFIP (www.cirfip.org point de vue n° 16).. Elle m’intéresse à plus d’un titre car elle parle de la méthode d’éducation populaire employée et elle me semble à la fois tellement drôle et sensée que je la cite souvent en début de dispositif pour transmettre au groupe l’esprit de la démarche psychosociologique : nous partons des problèmes, nous ne cherchons pas de solution mais des alternatives aux problèmes posés, et surtout aux conséquences que ces alternatives entraînent, sans recherche de recette.

La deuxième a été proposée par un animateur de centre de loisirs. Nous traitions de la relation animateurs-parents. La question était de savoir comment établir le mieux possible le relais éducatif avec des parents qui, du point de vue des animateurs qui en témoignaient, portent leurs enfants aux nues et acceptent d’eux tous les excès, quitte à les mettre en danger, sans être capables de les cadrer. À un autre moment, dans une autre séance, cette fois-ci avec des enseignants, un professeur a exprimé la même idée d’une autre façon : « Respecter l’enfant, ce n’est pas lui permettre de faire ce qu’il veut, mais lui donner un cadre structurant dans lequel il peut agir librement, en sécurité et en s’épanouissant. »

ACTIVITÉ DÉCRITURE DANS UNE SÉANCE DE THÉÂTRE FORUM

Y a-t-il donc une activité d’écriture dans une séance de théâtre forum ? Quel est le statut de cette démarche ?

Le théâtre forum, technique utilisée dès son origine en milieu ouvert dans des dispositifs de développement, de reliaison et de transformation sociale, s’est longtemps satisfait de lui-même. Lorsqu’il s’est proposé dans la logique et la démarche du théâtre de l’Opprimé, telle que l’avait inventée et développée Augusto Boal, il s’agissait de permettre à un groupe d’opprimés réunis de trouver ensemble des solutions pour briser l’oppression. Ces « solutions » étaient jouées, improvisées de façon théâtrale et on faisait confiance aux « spectateurs » (néologisme de Boal) pour intégrer de façon émotionnellement revendicative et uniquement orale les conclusions du forum. S’il y a eu à l’origine lors de cette démarche, et chez certains professionnels du théâtre forum, des écrits (je pense à Boal lui-même, mais surtout à Lorette Cordrie), il s’agissait de textes de théâtre rédigés par ces mêmes professionnels auteurs et destinés à être « mis en forum ». Mais la pratique du théâtre forum a été surtout basée sur l’oralité des participants : oralité de l’improvisation théâtrale (on ne fixe que des canevas) pour la saynète d’origine, puis celle de la spontanéité des spectateurs s’appropriant un rôle pendant le forum.

Depuis que la méthode du théâtre institutionnel, enrichissant la technique du théâtre forum, a permis de proposer au public des séances débouchant sur de la co-construction de la connaissance menée par les acteurs eux-mêmes, dans le cadre d’une démarche proche à la fois de l’intervention psychosociologique et de l’éducation populaire, il s’est manifesté un manque, que seule une période d’écriture collective pouvait combler. Le théâtre forum, cette forme culturelle participative, acceptant les émotions, l’éprouvé, le conflit, et mettant les participants au centre de la conduite du changement, s’est alors enrichi du « diagnostic partagé ».

Cette méthode, initiée par Yves Guerre, est une pédagogie active fondée sur quatre moments : les jeux coopératifs, la mise en théâtre de situations-problèmes (forum constructif), le forum alternatif et le relevé de conclusion (l’une de ses principales innovations), établi et surtout « écrit » par les participants eux-mêmes. Elle permet de renforcer l’autonomie individuelle des participants et leur faculté de choix, la prise de conscience de l’appartenance à un ensemble institutionnel et à ses contraintes, d’incorporer la notion d’alternative et la liaison avec les conséquences que génèrent les choix. Elle repose sur les éléments suivants : ce sont des « participants experts » qui apprennent par eux-mêmes et qui finalement écrivent dans un mouvement à la fois individuel et collectif ce qu’ils ont appris. Leur implication est un facteur déterminant dans les apprentissages et, donc, le souvenir et la transmission de ces expériences nécessitent d’en laisser cette trace écrite.

Après une séance de forum, le diagnostic partagé est le croisement des compréhensions individuelles et collectives, issues de la recherche des alternatives pratiques et de leurs conséquences, à des situations vécues comme bloquées. Comme lors du forum (dans ce qu’il permet, du point de vue des dimensions corporelle et émotive), il amène à nouveau à l’engagement « en personne » des acteurs et de leurs démarches vers l’émancipation. C’est donc une somme des subjectivités qui s’exprime par écrit et dont il sera possible de tirer, après le forum, des éléments de compréhension et d’action.

Le groupe va lister ce que chacun, durant la séance de théâtre forum (il y a utilisation systématique du « je » dans les phrases proposées par les participants), a constaté ou appris, compris, ou parfois ce que chacun a acquis comme conviction, ce qu’il reste à chacun comme scepticisme et enfin ce qu’il se propose ou ce qu’il propose aux autres comme changement concret à réaliser dans la réalité vécue.

Pour ce qui est de la méthode d’écriture, elle est simple. Nous proposons au groupe un prétexte très court. Par exemple, écrivez une suite à une phrase commençant par « j’ai appris… » ou « j’ai compris… », ou « je suis convaincu de… », « je propose que … », etc. Il en sort des phrases, souvent très succinctes, qui, si on enlève le début (c’est ce que j’ai fait concernant les extraits en exergue de mon texte), deviennent des aphorismes (ou des « tweets ») éclairant pour celui qui les a écrits, mais aussi pour les autres (y compris les commanditaires de l’action ou de la formation), le parcours du forum.

Il s’agit donc pour les citoyens réunis sur des questions qui les concernent (vie privée, vie publique, vie professionnelle…), après le débat qui a eu lieu pendant le forum, d’en capitaliser les acquis. L’écriture collective (quoique « pluriellement » subjective) va alors constituer une culture « vécue », donc portée. Elle va engager chaque participant puis le groupe entier à décider de ce qui a été pour lui important dans le débat auquel il vient de participer.

Après chaque séance de forum s’ouvre donc une période de rédaction d’un écrit collectif qui recueille les éléments de la co-construction et ce que chacune et chacun se propose de faire dans un objectif de changement. C’est un des moments où l’hypothèse de Jacques Rancière2 2 Jacques Rancière, Le maître ignorant, Paris, Fayard, coll. « 10/18 », 2004. (celle de l’« égalité des intelligences ») peut se vérifier. On n’a pas eu besoin d’un maître instructeur pendant le forum, mais a-t-on besoin d’un maître diagnostiqueur en fin de parcours ? Et si le maître laissait aux sujets réunis le soin de créer un « diagnostic partagé », c’est-à-dire de tirer une connaissance et un jugement sur ce qu’ils ont expérimenté, ce qui est la définition d’une production de culture.

EXEMPLES DE CES « PALABRES EXQUIS »

Voici donc quelques exemples de ces « palabres exquis » tirés de relevés de conclusion avec différents stagiaires, sur des thématiques diverses.

Thématique : management des risques (managers d’EDF)

– Ce n’est pas la punition qui fait avancer mais la participation ;

– il faut s’interroger sur le fait que les règles doivent être connues et partagées ;

– le manager doit être exemplaire ;

– il doit y avoir de la place pour l’humain avant tout ;

– il faut trouver des alternatives pour que la personne se sente bien dans son travail ;

– il faut avoir de la crédibilité dans l’exemplarité ;

– il est nécessaire de faire l’adhésion aux règles, dans l’esprit de partage ;

– la seule autorité, c’est la sécurité.

Thématique : responsabilité éducative (ATSEM)

– On doit tenir compte de l’environnement familial stable ou instable ;

– notre rôle dans notre fonction nécessite d’adapter nos réactions à la situation ;

– s’adapter à la personne et en même temps s’affirmer ;

– il faut accompagner l’enfant mais aussi le parent, lentement ;

– on est des tout-terrain mais pas des robots ;

– dialoguer avec les parents régulièrement et pas seulement dans une situation de crise,

même si ce n’est pas permis dans le règlement intérieur ;

– essayer de comprendre si l’enfant a commis un délit parce qu’il en avait envie ou

parce qu’il en avait besoin ;

– réunir parents et enfants pour dialoguer avec la hiérarchie, pour arriver à une écoute,

respect et tolérance de part et d’autre ;

– s’adapter à la règle, quitte à la transgresser si nécessaire ;

– trouver ma place et oser m’y tenir, m’imposer en tant qu’éducatrice ;

– proposer des projets, pour se faire reconnaître comme polyvalente, responsable,

nécessaire, essentielle ;

– j’ai compris le rôle d’interface du professionnel dans la transition entre deux univers ;

– se servir de la relation avec l’enfant pour intéresser et impliquer le parent par son

intermédiaire ;

– faire passer le parent par un espace transitionnel ;

– oser demander, dire des choses même si on a l’impression qu’on nous dira « non » ;

– être dans l’empathie (se mettre à la place de l’autre) en évitant la compassion (souffrir

avec).

Thématique : valeurs de service public (agents salariés et formateurs du CNFPT)

– Il faut parfois se mettre à la place de notre interlocuteur ;

– il faut davantage de solidarité entre services ; chacun est trop enfermé dans ses missions ;

– une solution se construit pas à pas pour voir ensemble le problème ;

– pour éviter les ruptures de continuité, il faut une meilleure communication au sein des services ;

– ceux qui sont en haut ne descendent pas ;

– une instance de concertation logistique ou une formation : un lieu où on pose les

problèmes pour une recherche de solutions ;

– que ceux qui sont en haut y descendent enfin !

Analyse des pratiques professionnelles d’animateurs de centres de loisirs

– donner aux parents des informations dès qu’il y a un incident ;

– demander au parent et à l’enfant la possibilité de mettre en place un carnet de route qui mentionne les aspects positifs et négatifs ;

– faire remonter des rapports à la mairie pour se couvrir ;

– essayer de trouver des réponses avec les parents pour aider l’enfant, avant de faire des rapports ;

– inviter le parent à voir comment se déroule un accueil ;

– parler calmement aux parents agités ;

– reconnaître ses fautes en face du parent.

Thématique : gérer un groupe classe difficile sans discréditer l’enseignant (Conseillers principaux d’éducation)

– demander à l’enseignant pourquoi il a demandé au CPE de venir dans sa classe ;

– apporter une réponse précise et succincte au problème posé et ne pas vouloir solutionner l’ensemble des difficultés de l’enseignant ;

– ne pas rentrer dans un échange avec les élèves autour d’une remise en cause de l’enseignant ;

– si l’enseignant « craque », prendre en charge la classe (surveillant), essayer de discuter avec elle pour la rassurer et alerter le chef d’établissement ;

– revoir l’enseignant pour réfléchir à des stratégies à mettre en place ;

– évoquer le contexte avec le prof en tête à tête quelques minutes avant l’intervention ;

– tenter d’apaiser la classe pour une remise au travail en garantissant aux élèves que le sujet sera traité ultérieurement ;

– veiller à la cohérence avec l’enseignant en soutenant devant les élèves une position commune : faire comme s’il y avait eu une entente préalable ;

– savoir reconnaître, faire reconnaître et, si besoin, imposer ses limites, et notamment celles de notre mission de CPE ;

– demander aux délégués de passer après l’heure pour décrire le cours et les dysfonctionnements ;

– dire « je te propose » en s’adressant au professeur pour montrer la cohérence avec l’enseignant et renforcer son autorité.

Mais ces contradictions peuvent trouver un sens dialectique dont les participants pourront faire leur miel, comme dans les deux phrases précédemment citées : « Faire remonter des rapports à la mairie pour se couvrir » ; « Essayer de trouver des réponses avec les parents pour aider l’enfant, avant de faire des rapports ». Pourtant, de par son côté impressionniste et parfois paradoxal, à long terme cette méthode fait régulièrement la preuve de son efficacité concernant la modification des comportements et la prise de conscience de l’autonomie de chacun dans les relations humaines.

Dans la logique du théâtre de l’Opprimé, la séance de théâtre forum n’était qu’un « match » entre le champion de la révolution (l’artiste engagé prenant le rôle de l’oppresseur, dont il avait décrypté toutes les stratégies de domination) et les résistances des spectateurs qu’il fallait désaliéner. Dans cette façon d’envisager les choses, c’était finalement à l’artiste visionnaire (et surtout au « joker », nom donné par Boal à celui qui conduit la séance) de tirer pour l’auditoire rassemblé les leçons du forum (le débat débouchant sur une suite de solutions, c’était le joker qui les jugeait, les validait ou les invalidait en « surplomb »). Les modifications apportées à la méthode, en remettant en question ces visions manichéennes et prescriptives de comportements, ont donc vite posé la question des suites démocratiques à donner au forum. Dans la mouvance de l’« éducation populaire », puis dans celles de la psychosociologie ou de la sociologie clinique critique qui ont influencé l’évolution de la méthode, nous considérons aujourd’hui que c’est aux participants eux-mêmes, dans cet exercice d’écriture « subjective-collective », de tirer les leçons du débat, de les « tracer » et d’en faire leur propre viatique.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons mis au point ce diagnostic partagé collectif, basé sur les relevés de conclusion individuels, qui consiste en la simple idée de noter les leçons tirées par les participants eux-mêmes de la séance de théâtre forum, sans tenir la main de personne et laissant la plus entière liberté à chacun lors de ces apprentissages mutuels.

Il s’agit simplement de constater ex post les différents points de vue et leurs éventuelles évolutions, et de permettre d’engager chaque participant dans la voie de la transformation concrète, écrite et comme signée (même si la règle est l’anonymat), donc d’autant plus impliquante et engageante pour chacun et pour tous.

toto

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